La Déesse précieuse n’a pas été revue en France depuis 2019

La Déesse précieuse (Nehalennia speciosa) était l’espèce de Libellule indigène la plus rare de France. Cette petite Libellule de la famille des Coénagrionidés avait été signalée par un naturaliste savoyard, Jean-Baptiste Bailly à Edmond de Selys Longchamps qui en a rapporté l’information dans le cadre d’un compte-rendu de sortie faite en Belgique (de Selys Longchamps 1874). Cet auteur dit l’avoir reçue de Savoie transmis par Jean-Baptiste Bailly (de Chambéry). Il confirme la mention en 1876 en disant qu’elle est connue de Savoie, des environs de Chambéry (de Selys Longchamps 1876). On découvrira par ailleurs dans l’article de Grand (1990) qu’un individu se trouve dans les collections « régionales » d’Eugène Foudras. Il provient probablement de Savoie car Foudras y effectuait des chasses, mais là encore on ne sait pas grand chose. Nous avons la preuve que l’espèce existait encore au XIXe siècle dans la région et probablement sur les piémonts alpins et vraisemblablement vers la région de Chambéry. Martin (1931) dit qu’elle est assez commune en juin en Savoie, mais nous n’avons aucun élément permettant d’étayer cette information qui semble issue de la répétition déformée d’éléments provenant des auteurs antérieurs. De toute évidence, il s’agit d’une interprétation et rien ne vient la confirmer.

Extrait de l’article de 1874 rédigé par de Selys Longchamps

Dommanget (1987) précise que l’espèce n’est connue que par une ancienne citation de Savoie (sans la préciser) et la place en Liste rouge (catégorie 1/10 – « Citations anciennes non confirmées récemment ».). Nous n’avons pas encore analysé les références mise en jeu dans le travail de Dommanget (1987) et quelques unes sont à examiner.

J’ai rassemblé les quelques éléments qu’il était possible à l’époque dans une synthèse sur les Odonates de Savoie et Haute-Savoie (Deliry 1987) précisant que la seule citation française était une donnée savoyarde (s.l.). Je proposais d’ores et déjà de la rechercher sur quelques sites qui me semblaient favorables : plateau d’Evire, Bauges, Albanais… pour ce dernier secteur je pensais notamment que le nord de l’étang de Beaumont présentaient alors des caractéristiques compatibles avec l’habitat de cette espèce (voir aussi Deliry 1997). J’en ai discuté avec quelques collègues de Suisse, qui venaient confirmer mon avis. Je disais qu’il faudrait rechercher l’espèce sur des étangs permanents de moyenne altitude dont la végétation aquatique clairsemée se trouve à faible profondeur mais jamais à sec (notamment selon Alain Maibach, com. or. et d’après les habitats connus en Suisse) (Deliry 1991, 1997). Dans le premier volet de l’Atlas régional, limité aux espèces menacées des trois départements du nord des Alpes française (Deliry 1997), nous envisagions sa présence possible en Isère et le statut en Liste rouge le plus critique (catégorie 1/10 – voir plus haut) est proposé pour la Savoie et la Haute-Savoie. Je précisais alors les connaissances dont nous disposions : Des informations anciennes de Martin (1931), reprises par Chopard (1948) donnent l’espèce « assez commune en Savoie, en juin-juillet, sur les étangs », précisant notre étonnement à ne pas retrouver cette espèce et envisagions une erreur d’interprétation faites par les auteurs. Des recherches spécifiques avaient été menées dans les années 1980 et 1990, notamment sur le Marais de Beaumont dans l’Albanais par Bernard Bal et Cyrille Deliry. et il convient de savoir par ailleurs que ni la crise de la Biodiversité, ni les problèmes climatiques n’étaient encore clairement affichés et du moins, ils étaient pas inscrits clairement dans nos esprits de jeunes naturalistes. Nous étions donc tout à fait optimistes quant aux possibilités de sa découverte sur les départements savoyards.

©© byncsa – M.Lohr – TaxRef

L’espèce est finalement découverte en 2009 sur une petite tourbière du département du Jura, tenue secrète, afin de la préserver des curieux et éviter l’altération de l’habitat qui est très fragile (Dehondt & al. 2010). La biologie de la population locale a été étudiée notamment en termes de développement des larves et de reproduction (Doucet & Jacquot 2012). Quelques naturalistes ont partagé la confidence et ont pu réaliser in situ quelques photographies « uniques » de l’espèce (D.Grand [1], R.Krieg-Jacquier, Guillaume Doucet…). Il s’agit alors de l’unique population française de Déesse précieuse et les recherches menées sur les stations favorables du département, ainsi que dans le nord du département de l’Ain, se sont avérées veines. Celles faites par ailleurs en Savoie ne sont pas plus productives. La courte période de vol, centrée sur le mois de juin et la très bonne capacité de cette espèce à se cacher dans son habitat ne viennent pas faciliter son repérage et le constat d’absence reste toujours difficile à établir. Elle est considérée comme éteinte (RE) dans la région Rhône-Alpes et ceci est confirmé après chaque session de recherches spécifiques (Deliry 1997, 2006, 2008, etc., Deliry & al. 2014). Les dernières prospections menées spécialement en Savoie ont été réalisées notamment par Philippe Freydier et encouragées par la découverte de l’espèce dans le Jura. Il faudrait que je consulte mes notes pour savoir si elles se sont poursuivies sur plusieurs années.

Les outils pour sa préservation sont mis en œuvre d’abord par son inscription sur la Plan National d’Actions en faveur des Odonates (2010-2015 puis 2020-2030). Elle est inscrite sur la liste rouge nationale au niveau le plus critique (CR) (UICN France & al. 2016) [3] qui précise que l’unique station connue en France est menacée par le piétinement (visiteurs) et l’assèchement du site et le réchauffement climatique. Il s’agit de la seule espèce d’Odonates de France marquée par ce haut niveau de menace, trois sont classée en danger (EN) et sept vulnérables (VU) et nous avons rassemblé quelques premières informations sous forme de synthèse récemment (Deliry 2022). A aucun moment, que ce soit dans le cadre de la rédaction du nouveau Plan National (Houard 2020) ou même dans le cadre de notre très récente synthèse (Deliry 2022) nous avons imaginé que la situation de la population connue comme pérenne dans le Jura s’était probablement éteinte. Même l’Atlas dynamique des Odonates de France récemment mis en ligne, parle d’une espèce établie, mais la fiche de l’espèce n’est pas réellement rédigée pour l’instant ! Le Plan National (Houard 2020) précise que les tendances des populations en France sont inconnues et invite à mettre en place des comptages annuels, à évaluer la qualité de l’habitat à l’échelle régionale, à étudier les paramètres qui influences la dynamique locale de la population ainsi que les habitats disponibles dans le rayon de sa dispersion potentielle. En termes de menaces il est préconisé dans le Plan National (op. cit.) de surveiller de manière globale celles qui concernent les tourbières : drainage, enrésinement, fermeture spontanée de l’habitat, surpâturage, apports d’eaux polluées. L’impact des changements climatique est rappelé (voir Liste Rouge de 2016) comme étant critique en termes de sécheresse, canicule ou surexploitation des réserves en eau. Enfin en termes de gestion il est demandé la protection foncière du site (acquisition conservatoire) et réglementaire (APPB, Réserve Naturelle…) tout en maintenant des faciès ouverts par des interventions de type extensif.

C’est par une tribune parue dans Le Monde du 21 décembre 2022, que l’extinction de l’espèce est rapportée (Dehondt 2022). Même si quelques lueurs d’espoir sont affichées, il n’est guère probable que l’espèce ait survécu in situ à un assèchement de la tourbière en 2019, suivi d’absence logique d’émergences en 2020 et si l’eau est bien revenue en abondance en 2021, il n’y a pas eu d’imagos repérés, comme on pouvait s’y attendre, en 2022, nouvelle année de sécheresse. Ce soir du 25 décembre 2022, vers 16h00, le site Internet du Monde sort par la même requête et reprend la tribune et la met en ligne en ajustant le titre original : Une déesse libellule a disparu de sa tourbière. Dans l’esprit, l’espèce n’est pas officiellement éteinte… toutefois il apparaît clair que sa seule station connue s’est asséchée de manière critique, selon les informations disponibles, au moins en 2019 et 2022.

Copie d’écran – Le Monde – 25 décembre 2022 à 16h00

Les questions se poursuivent sur FaceBook, suite à cette révélation. On apprend notamment que le creusement de mares plus profondes avait été préconisées par Frédéric Mora, que la gestion hydraulique du site est considérée comme bonne et de préciser qui n’est pas possible de prévoir l’imprévisible. Faute de localisation connue, il est difficile de savoir quelles actions du Life Tourbières du Jura (en ligne)… mais le peu d’informations qui sont passées semblent indiquer peu de choses ont été faites pour gérer ce site dont l’unicité était celle de la présence de la Déesse précieuse en France et les rares conseils donnés n’ont pas été écoutés. Le dossier réel sera probablement révélé à la communauté odonatologique, un jour ou l’autre.

Il convient en première conclusion de dire que bien que les alertes et les outils utiles à la conservation de cette station unique étaient disponibles (secret du site, suivi local continu, Plan National, Liste rouge nationale, Life Tourbières) aucune solution claire ne semble avoir été préparée contre un assèchement pourtant tout à fait prévisible, voire annoncé, de l’habitat concerné. Sans eau, pas de développement larvaire, il est rapidement évident que la Déesse précieuse dont le cycle est bouclé en une seule année n’a pu survivre sur le dit site. Si la disparition de l’espèce n’est ici que relativement anecdotique (c’est simplement une perte pour la France d’une espèce connue sur une seule station), cette Libellule ayant toujours d’importantes populations viables dans le nord de son aire de répartition comme par exemple en Pologne ou en Scandinavie, elle est révélatrice de la nécessité d’anticipation au sujet des phénomènes climatiques critiques et désormais répétés que nous subissons. Ici le creusement de mares profondes supplémentaires auraient pu suffire comme refuge possible pour les larves qui se sont retrouvées exondées et même le contexte pouvait mériter une démarche interventionniste certes, comme l’apport de quelques citernes d’eau par exemple. Les lenteurs de l’administration, les nécessités d’autorisations, la lourdeur des prises de décisions, les hésitations… apparaissent comme particulièrement nocives à une conservation efficace de la Biodiversité. Cet exemple symbolise les défauts du fonctionnement de notre Société en ce qui concerne la conservation de la Nature, le fait que nos tourbières d’altitude sont menacées par les aléas récents du climat (nous le vérifions dans tous nos massifs) et la nécessité de penser de manière novatrice et inventive si nous souhaitons obtenir quelques résultats. Il s’agit tirer les enseignements de ce contexte selon Jean-Michel Faton (com.). J’écrivais il y a quelques jours quelques lignes sur les Odonates de mon département (Les Libellules des Deux-Sèvres se meurent, la faute à pas d’eau) bien plus inquiétantes. Ici, même des espèces aussi banales que les Calopteryx n’ont pas réussi à se reproduire ces dernières années sur de très nombreux sites. La fin de presque toutes Libellules est comme annoncée en bien des endroits et nos espèces devront être remplacées par des Odonates dont la biologie diffère, si nous souhaitons continuer à voir ces beaux insectes.

Cyrille Deliry – Niort le 25 décembre 2022 (19h00, révisé à 22h15)

Références citées

  • Chopard L. 1948Atlas des Libellules de France, Belgique, Suisse. – Boubée, Paris.
  • de Selys Longchamps E. 1874 – Note sur une excursion à Maeseyck, faite le 20 et le 21 juin 1874. – Annales de la Société Entomologique de Belgique, 17.
  • de Selys Longchamps E. 1876 – Synopsis des Agrionines (suite de la 5eme Légion : Agrion). Le grand genre Agrion. – Bulletin de l’Académie royale des Sciences de Belgique, 41 : 247-322 + 496-539 + 1233-1309. – ONLINE
  • Dehondt F. 2022 – Une libellule a disparu de sa tourbière. – Le Monde, Sciences et Médecine, 21 décembre 2022. – PDF
  • Dehondt F., Morat F. & Ferrez Y. 2010 – Redécouverte en France de Nehalennia speciosa (Charpentier, 1840) (Odonata, Zygoptera : Coenagrionidae). – Martinia, 26 (1/2) : 3-8. – PDF LINK
  • Deliry C. 1987 – Bilan et perspectives des observations d’Odonates en Savoie et Haute-Savoie. – Sympetrum, 1 (art. n°4). – in PDF LINK
  • Deliry C. 1991 – Bilan et perspective des observations d’Odonates dans le nord des Alpes françaises. Isère (38) (2ème synthèse), Savoie (73) et Haute-Savoie (74) (3eme synthèse). – Sympetrum, 4/5 (art. n°22). – in PDF LINK
  • Deliry C. (réd.) 1997 – Les espèces rares et menacées des départements des Alpes du Nord française. Isère – Savoie – Haute-Savoie. Deuxième partie. – Les Zygoptères. – Sympetrum, 13 (art. n°63). – PDF
  • Deliry C. (coord.) 2006 – Liste rouge des Libellules de la région Rhône-Alpes. – Coll. Concepts et Méthodes, Groupe Sympetrum : 35 pp.
  • Deliry C. (coord.) 2008 – Atlas illustré des Libellules de la région Rhône-Alpes. – Dir. du Groupe Sympetrum et Muséum d’Histoire Naturelle de Grenoble, éd. Parthénope, Mèze : 404 pp.
  • Deliry C. 2022 – Odonates en France. – Histoires Naturelles n°65. – PDF + Nouveau texte mis à jour
  • Deliry C. & le Groupe Sympetrum 2014 – Liste Rouge des Odonates de Rhône-Alpes 2014. – Col. Concepts & Méthodes, Groupe Sympetrum, Histoires Naturelles, n°25. – PDF LINK
  • Dommanget J.L. 1987 – Etude faunistique et bibliographique des Odonates de France. – SFF, MNHN Paris, coll. Inventaires de Faune et de Flore, fasc. 36 : 283 pp.
  • Doucet G. & Jacquot P. 2012 – Eléments sur l’émergence et les exuvies de Nehalennia speciosa en France (Odonata, Zygoptera : Coenagrionidae). – Martinia, 28 (2).
  • Grand D. 1990 – La Collection d’Eugène Foudras, entomologiste lyonnais. – Martinia, 6 (2) : 29-33.
  • Houard X. 2020 – 2020-2030. Plan national d’actions en faveur des « libellules ». Agir pour la préservation des odonates menacés et de leurs habitats. – OPIE, Min. de la transition écologique et solidaire. – PDF LINK
  • Martin R. 1931 – Pseudo-Névroptères et Névroptères. – Histoire Naturelle de la France, 9 bis partie. – Deyrolle, Paris.
  • UICN France & al. 2016 – La Liste rouge des espèces menacées en France – Libellules de France métropolitaine. – UICN France & col. : 12 pp.

[1] – Nous ne savons plus où se trouvent archives photographiques de Daniel Grand, mais à notre connaissance elles sont sauvegardées et restent à valoriser.

[2] – Ce travail présente les conditions d’émergence et les caractéristiques des exuvies de Nehalennia speciosa sur la tourbière concernée située dans sud du Jura, seule station actuellement connue de l’espèce en France. Il en ressort que les émergences se font préférentiellement sur la gouille centrale du site, et que les larves se positionnent dans des touffes denses de Carex à moins de 10 cm de la surface de l’eau. Avec une taille comprise entre 10 et 11,5 mm, l’exuvie est la plus petite de toutes les exuvies de la faune odonatologique de France métropolitaine.

[3] – Une longue expérience du suivi des statuts en Liste Rouge des espèce selon les trois catégories de l’UICN en rapport avec des menaces effectives (CR, EN, VU) nous ont montré que presque toutes les espèces en catégorie CR, qui ne sont pas l’objet de mesures sérieuses de conservation, disparaissent dans la décennie (RE), alors que plusieurs espèces auparavant en danger (EN), montent d’un cran (CR) et forme la génération suivante des nouvelles espèces disparues (RE) qui n’ont de sursis que la nouvelle décennie. Plus l’échelle est réduite et plus ce phénomène est vrai. Il est particulièrement critique pour les listes départementales, pourtant décriées, guère moins pour celles qui s’appliquent à un niveau régional et tout à fait significatif pour les déclinaisons supra-régionales en termes de Listes rouges. Ceci est tout à fait conforme aux théories d’extinctions liées aux dynamiques des populations qui construisent le choix des critères des Listes rouges selon la méthodologie de l’UICN.