30 novembre 2020

Seul Oiseau totalement disparu d’Europe aux temps modernes : le Grand Pingouin

Cette planche de Gould (XIXe siècle) représente le Grand Pingouin ou Great Auk des anglais (Pinguinus impennis (Linnaeus, 1758)) est un Alcidé géant. Il s’agit du seul Oiseau éteint globalement (EX) parmi ceux qui sont connus en Europe « continentale ». Parmi les espèce disparues du continent, nous avions l’Ibis chauve (Gerontica eremita), mais il a été réintroduit dans le centre de l’Europe notamment et s’y reproduit désormais. Au triste sort des espèces éteintes nous pourrions compter désormais et de plus en plus probablement, le Courlis à bec grèle (Numenius tenuirostris), un Oiseau qui n’a plus été vu sur Terre depuis des années. Le constat d’extinction n’est pas encore acté.

Le Grand Pingouin mesurait entre 75 et 85 cm de haut pour un poids de 5 kg. Il s’agissait du seul Oiseau incapable de voler de notre faune européenne. Il avait poussé à l’extrême l’adaptation aux milieux marins, ayant perdu la capacité de voler, ainsi il est parfaitement voué aux déplacements dans le milieu aquatique usant d’ailes courtes mais efficaces. Il vivait dans le Nord de l’Atlantique. Il se reproduisait en colonies sur des côtes rocheuses relativement plates (Zevelder 2000) et non sur des falaises, ce qui a très vraisemblablement facilité sa destruction par l’Homme qui a été entamée il y a près de 100.000 ans, l’espèce étant aussi la proie de l’Homme de Néanderthal. Des essais de protection entamés dès 1553 n’eurent pas d’effet significatif. Ceux-ci on été repris aux XVIIIe et XIXe siècle sans réussite.

L’espèce fut présente au cours du Würm jusqu’en Méditerranée (Yeatman 1971, Snow & Perrins 1998), comme en témoignent ses représentations au niveau des peintures rupestres de la grotte Cosquer (18000-19000 PB : trois individus semblant symboliser la triade familiale ; Nouger 1993). Elle a, à la même époque, pu atteindre la Floride côté américain (Snow & Perrins 1998). Elle est aussi précisée au Maroc (7000-5800 BP ; Campmas & al. 2010). En période post-glaciaire (6000 BP) il nichait jusqu’au Sud du Golfe de Gascogne et il est très vraisemblable que l’Homme ait contribué à sa disparition rapide dans les parties méridionales de son aire au début de l’Holocène. Par ailleurs des ossements sont connus de Gibraltar et du Sud de l’Italie datant du Paléolithique supérieur. Les débris sub-fossiles de cet Oiseau ne sont pas rares dans les tourbières ou les débris de cuisine du Danemark ou d’Ecosse. Si une poussée climatique froide au cours du XVIe siècle a pu le faire quitter le Groenland, ailleurs c’est l’Homme qui a décimé l’espèce. Ses principaux prédateurs naturels étaient les Orques, les Pygargues et les Ours blancs.

Les pêcheurs « poussaient vers des abattoirs ces oiseaux comme des moutons » (Yeatman 1971). Des milliers d’oiseaux furent ainsi tués par les pêcheurs de Terre Neuve (Géroudet 1982). En Islande, au Moyen âge (1458), ils étaient si nombreux qu’on remplissait les barques avec leurs œufs (La Grande Encyclopédie du XIXème siècle). Jacques Cartier (qui le nommait Apponat) dans un rapport de voyage de 1535, raconte comment les marins chasseurs de baleines venaient se ravitailler près de Terre-Neuve aux dépens de ces oiseaux : « Nous en tuâmes plus de mille et en mîmes tant que nous voulûmes en nos barques et en eussions pu en moins d’une heure » (Dif 1982). Dif (op.cit.) rapporte les descriptions faites par des pêcheurs anglais : « On les poussait devant soi en rangs pressés, à coup de bâton, comme des moutons, jusqu’à bord des vaisseaux… On allait, dans ces îles dépourvues de bois à brûler, jusqu’à consumer les corps des Pingouins pour en faire du feu. » Les oeufs même étaient chargés par « chaloupes entières ». Ils étaient outre pour la nourriture, aussi capturés pour en extraire de l’huile (Snow & Perrins 1998). Les derniers oiseaux disparurent sous l’impulsion des ornithologues collectionneurs (Holloway 1996). Ainsi noterons-nous le commentaire de des Murs (1886) qui dit que l’œuf de cet Oiseau est introuvable et qu’on aura une idée de la valeur de celui-ci car il coûtait entre 3 à 5 francs en 1830 et s’est payé entre 500 et 800 francs ensuite. En 1972 un oiseau empaillé issu d’Islande et déposé à Londres a été acquis par des islandais pour 280.000 Deutsch Mark et un œuf a été échangé la même année contre 120.000 DM.

Planche de Morris (1857)

En Europe le Grand Pingouin se rencontrait dans les eaux de l’Islande, des Féroé et le long de la côte norvégienne (Holloway 1996). Des données archéologiques récentes montrent que l’espèce existait jusqu’en Irlande et dans certains secteurs de l’Ecosse et jusque dans le nord de l’Angleterre comme vers Durham. La tradition populaire évoque aussi l’Ile de Man et Lundy, mais rien n’est certain à ce sujet. Des informations concernent aussi les Orcades occidentales, mais sans preuve convaincante de nidification ; on pense à des oiseaux erratiques au large de ces îles. Les habitants de St Kilda, disent que le Grand Pingouin nichait sur leur île et c’est à St Kilda que fut repéré le dernier individu de cette espèce en Grande Bretagne (Holloway, 1996).

Linné (Habitat in mari. Norwagico rarius) dans Buffon (Histoire des oiseaux. Tome neuvième), signale qu’il se montre rarement sur les côtes de Norvège. Par ailleurs Buffon indique qu’il n’est pas visible chaque année aux Féroé. Selon cet illustre auteur, ils ne descendent guère plus au sud que ces îles en Europe. Il évoque en outre l’oiseau nommé Akpa par les Groënlandais qui selon toute évidence est le Grand Pingouin et décrit les chasses où les oiseaux innombrables sont repoussés sur les côtes et capturés à la main d’après l’Histoire générale des voyages (tome XIX page 46). Il nichait en colonies prospères des îles Shetland au golfe du St Laurent (Dif 1982). Les stations de nidification démontrées sont Terre Neuve, l’Islande, l’Ecosse et probablement les Féroé. Des immatures se montraient au nord de leurs colonies en été et en automne, notamment dans les mers proches du Groenland, et on signale aussi l’espèce depuis le Labrador, jusqu’en Caroline et coté européen jusqu’à la mer du Nord, notamment aux Pays Bas, ainsi que sur la côte Atlantique (Snow & Perrins 1998). D’autres ouvrages avancent avec plus ou moins de précautions des localités évoquées ici pour la nidification, sans réellement trier l’information : Irlande, Ecosse, Terre Neuve, Hébrides, Féroé, Danemark, sud de la Suède et de la Norvège, Groënland, côte ouest de l’Amérique du Nord (Félix 1980). Si on se réfère aux tailles des populations déduites des descriptions des chasses, au recoupement des informations, à l’écologie de l’espèce et si on accepte les citations non scientifiques des habitants des côtes de l’Europe on peut penser que l’interprétation de Félix (op.cit.) ne doit pas être loin de la vérité. L’espèce occupait une place importante dans la culture des amérindiens et des os trouvés jusqu’en Floride pourraient avoir été au moins pour partie l’objet du troc.

On doit considérer les citations suivantes comme des cas d’erratisme ou migration. Elle a été signalée (jadis) sur les côtes de France, en Belgique, en Hollande, Allemagne, sur la côte espagnole jusqu’au cap Finistère (Ménégaud 1934). L’espèce est citée du Massachussets au XVIIe siècle. En 1790 un individu fut tué dans le port de Kiel et en 1830 un cadavre vint s’échouer sur les côtes normandes (La Grande Encyclopédie du XIXème siècle).

Les derniers individus repérés au large des Orcades furent tués en 1812 et 1813 (Holloway 1996). Le dernier Grand Pingouin américain a disparu vers 1820 (Yeatman 1971). Un individu fut capturé en 1822 et un autre en 1829 à St Kilda (Holloway 1996). Un individu fut capturé sur la côte de Waterford en 1834 (Holloway, 1996) et le dernier individu de la Grande Bretagne fut capturé et tué vers 1840 à St Kilda (Thom 1986, Holloway 1996). En Islande où il était abondant, le dernier fut tué en 1840 (Yeatman 1971). A ce sujet Holloway (op.cit.) signale que deux individus furent observés et tués par trois pêcheurs islandais en 1844 sur Eldey Rock. C’est cette date qui est aussi donnée par Ménégaud (1934), en juin selon Cramp (1985). Cette observation est parfois reportée par erreur pour 1846. Ainsi Yeatman (1971) précisant que le dernier survivant de la planète périt en 1846 à St Kilda (Orcades) a-t-il vraisemblablement confondu lieux et dates ? Le Grand Pingouin est encore illustré dans des livres de la fin du XIXème siècle avec pour simple mention « le grand pingouin est incapable de voler » (de Beauchanais). La disparition de cette espèce n’est pas encore comprise par les auteurs.

On connaît 80 spécimens dans divers musées et 75 œufs (Ménégaud, 1934). 65 spécimens sont dans les musées selon Félix (1980). Les récents inventaires donnent 75 œufs, 24 squelettes complets et 81 peaux.

Planche de Keulemans (antérieure à 1903)
Plumages nuptial et internuptial
Elle est identique à une planche de Newmann

Notons de plus qu’au Canada, on croit qu’il nichait aux îles de la Madeleine et on confirme qu’il se reproduisait à l’île de Funk au large de Terre Neuve. Au Musée canadien de la nature on donne la présence de l’espèce au Nouveau Brunswick et en Nouveklle Ecosse, ainsi que comme précédemment à Terre Neuve et aux îles de la Madeleine. Son hivernage se faisait au sud du Groenland et jusqu’en Floride ainsi qu’au sud de l’Espagne
L’Institut virtuel de cryptozoologie évoque l’existence de témoignages postérieurs à la date de 1844. Ainsi à proximité du Groenland sur l’île de Whale-fish, un individu a été capturé et consommé par un habitant du pays vers 1868. Un autre individu aurait été tué au large de Porkere-Naes aux Féroé en 1870. Vers 1929 un témoignage correspondant aux îles Lofoten est rapporté dans un magazine ornithologique (Bird Notes and News n°13).

Planche de Keulemans (~1900) – Adulte et poussin

La nidification paraîtra tardive puisque les couples se formaient au début du mois de mai. L’œuf, unique et pondu entre fin mai et début juin, était couvé pendant près de 6 semaines et le jeune quittait le nid, en juillet, âgés de 2-3 semaines alors que les parents continuaient à s’en occuper. Quelques œufs pouvaient être encore présents en août dans quelques cas. La maturité sexuelle était atteinte vers 4-7 ans.

Références

Planche de Wormius (1655)
Il s’agit de la seule illustration connue faite à partir d’un exemplaire vivant. Il était originaire des Féroé
  • Campmas E. & al. 2010 – A great auk (Pinguinus impennis) in North Africa: discovery of a bone remain in a Neolithic layer of El Harhoura 2 Cave (Temara, Morocco). – In Prummel W., Zeiler J.T. & Brinkhuizen D.C. (éd.) – Birds in Archaeology. – Groningen Archaeological Studies, vol.12.
  • Cramp S. (éd.) 1985 – Handbook of the Birds ofEurope the Middle East and North Africa. The Birds ofthe Western Palearctic. Volume IV. Terns to Woodpeckers. – Ed.Oxfor Univ. Press, New York : 960 pp.
  • de Beauchanais A. [Non daté] – Le Buffon illustré de la jeunesse. – Ed. Théodore Lefèvre et Cie, Paris : 313 pp. – [Antérieur à 1923, date manuscrite sur une étiquette dans l’ouvrage.]
  • des Murs O. 1886 – Les Oiseaux d’eau. – Ed. Rotchild, Paris.
  • Dif G. 1982 – Les Oiseaux de mer d’Europe. – Ed. Arthaud, Paris : 445 pp.
  • Félix J. 1980 – Oiseaux des Pays d’Europe. – Ed. Gründ, Paris, 3ème édition (1ère éd. : 1978) : 320 pp.
  • Fuller E. 2003 – The Great Auk : The Extinction of the Original Penguin. – Bunker Hill pub.
  • Géroudet P. 1982 – Les Palmipèdes. – Del.& Niestl., Neuchâtel, Paris (1ère éd. 1959) : 284 pp.
  • Gould J. 1837 – The Birds of Europe. Tome V. Natatores.
  • Holloway S. 1996 – The Historical Atlas of Breeding Birds in Brintain and Ireland (1875-1900). – Ed. Poyser, London : 476 pp.
  • Ménégaud A., 1934 – Oiseaux de France. Volume 2 : Oiseaux d’eau et espèces voisines. – Ed. Lechevalier, Paris : 195 pp. et [+]
  • Morris F.O. 1857 – A History of British Birds. Vol. VI. – London.
  • Nouger L.R. 1993 – L’art de la préhistoire. – Ed. Librairie générale française : 543 pp.
  • Snow D.W. & Perrins C.M. 1998 – The Birds ofthe Western Palearctic. Concise edition. Volume 1. Non-Passerines. – Ed. Oxford Un. Press, New York : 1008 + 43 pp.
  • Thom V.M. 1986 – Birds in Scotland. – Poyser, Calton : 382 pp.
  • Yeatman L.J. 1971 – Histoire des Oiseaux d’Europe. – Bordas, Paris-Montréal : 367 pp.
  • Zelvelder M. (éd.), 2000 – Encyclopédie du monde vivant. Larousse de la Nature. – Ed. Larousse, France Loisir, Paris, Montréal : 558 pp.