2 décembre 2020

Le Lin, la Lune et la Linotte

Photo d’annonce – ©© byncsa – Vogelartinfo – Wikimedia commons

Planche de Thomé (1885) – Lin cultivé

Le Lin

C’est le latin linum qui donne son nom français au Lin, terme apparaissant vers 1155. De nombreuses langues indo-européennes utilisent une racine similaire : on a linon en grec, line en anglais, lijn en hollandais ou des préfixe Lein- en allemand ou lin- en Suèdois (à ne pas confondre avec une racine du même son, en rapport avec le tilleul d’où est tiré le nom du savant Linné).

Le Lin cultivé (Linum usitatissimum) est la plus ancienne des plantes utilitaires et la toile de lin, le plus ancien textile du Monde. Il appartient à la famille des Linacées. Il s’agit d’une plante annuelle cultivée pour ses fibres textiles et ses graines oléagineuses nommées linettes. Des fragments de fibre de Lin – colorés – ont été trouvés dans le Caucase au niveau de la Georgie. Il datent de 36000 ans avant JC. Son utilisation textile est en conséquence extrêmement ancienne. Les analyses génétiques indiquent que le Lin bisannuel (Linum bienne) est l’ancêtre sauvage du Lin cultivé. La domestication est progressive avec une sélection positive de la dimension des graines, qui sont tout d’abord petites dans les villages du Néolithique ancien au niveau du Croissant fertile du sud-ouest asiatique, plus grosses vers 10500 BP jusqu’à devenir aussi grosses que les graines actuelles du Lin cultivé vers 8600 BP. Les graines riches en huile ainsi que les plantes les plus fibreuses sont aussi sélectionnées. La sélection des variétés de fibres du Lin cultiver semblent opérer tardivement, vers 3000 BP, et ce sont les compétences oléagineuses des graines qui ont été motivés dans un premier temps (voir Fu & al. 2012). Lin « domestique » et Lin « sauvage » sont désormais infertiles par croisement. Le Lin tout comme le Chanvre sont des plantes cultivées productrices de fibres dont l’extraction est facilitée par la technique du rouissage. Dès 5000 av.JC, le Lin est en Egypte, pour des vêtements, mais aussi pour fabriquer les bandelettes qui enrobent les momies. Il est introduit par les Phéniciens en Grèce, à Rome, en Bretagne, en Angleterre, en Espagne… Chez les Gaulois, elle est l’étoffe des druides mais forme aussi les voiles des navires. Le Lin est aussi propagé très tôt en Inde et en Chine. C’est une fibre importante, tant et si bien qu’au VIIIe siècle, Charlemagne développe l’artisanat du Lin. C’est entre le IXe et le XVIIIe siècle la fibre la plus utilisée en France, plusieurs centaines de milliers d’hectares sont dédiés à sa culture. Il finit par être délaissé au XIXe siècle alors que l’utilisation du coton s’industrialise. Actuellement ce sont près de 75.000 ha de cultures de Lin en Europe et qui sont concentrées par moitié en Normandie. Cette région couvre 85% des débouchés mondiaux.

Tunique égyptienne en Lin

La Lune

Pour les Egyptiens de l’Antiquité, la toile de lin et appelée la Lumière de lune tissée. Elle est un symbole de pureté, les prêtres portent des vêtements de Lin et les bandelettes des momies sont constituées de telles fibres. La déesse égyptienne Isis est appelée par Ovide Dea linigera (la déesse du Lin). Les « linigeri » étaient ainsi les prêtres du culte d’Isis dans la Rome antique. On trouve ici l’origine d’un mot tout à fait banal : le linge.

La Linotte (Linaria cannabina (Linnaeus, 1758))

αἴγιθος (aígithos dit Aegithe) est le nom grec utilisé par Aristote (IIIe s. av. J.C) pour désigner un petit oiseau (peut-être « celui qui vole / en sa demeure » [?], com. pers.). Il est présenté comme l’ennemi de l’Âne car ce dernier passant auprès des épines, il effraie l’oiseau et ses petits qui se venge en vole sur l’animal (cf. Camus 1788). Pline, sous ægithus, précise qu’il s’agit d’un très petit oiseau [comme une Mésange (cf. Gaffiot) (ou un Epervier, selon la partie de son texte !)]. Belon et Gesner en font la Linotte, mais dans les faits il n’y a pas de certitude. La racine grecque a été remobilisée pour la Mésange à longue-queue (Aegithalos caudatus). Le nom de Linote ou Linotte apparaît en français au XIIIe siècle. L’Oiseau est ainsi appelé car il est friand de graines de Lin, notion perdue dans le langage courant actuel. Linotte (ou Linot, version masculine) provient du mot Lin additionné du suffixe -otte qui désigne quelque chose de petit (version féminine). Il s’agit de l’oiseau nommé Common Linnet en anglais. Ce nom désigne essentiellement la Linotte mélodieuse, ordinaire ou vulgaire, encore nommée Linotte de vignes (Linaria cannabina) [1], mais a pu autour du siècle des lumières, lui attribuer d’autres espèces assez voisines et de nos jours concerne trois autres espèces selon des appellations savantes (Linotte à bec jaune ou montagnarde, Linaria flavirostris, Linotte de Warsangli, Linaria johannis, Linotte du Yémen, Linaria yemenensis). On parle encore de Linotte pour quelques Sizerins (Linotte boréale ou Sizerin flammé, Linotte cabaret, Linotte de Hornemann). Quand nous parlerons ici de Linotte, il s’agira de la linotte véritable, à savoir la Linotte mélodieuse.

La Linotte mélodieuse a été initialement décrite dans le genre Fringilla par Linnaeus, en 1758. Elle a pu être rangée tour à tour dans différents genres comme Acanthis, Cannabina, Carduelis ou comme désormais, Linaria. Dans le Règne végétal, le genre Linaria concerne des espèces dont les feuilles étroites évoquent celle du Lin, et, appartenant à la famille des Scrophulariacées.

Belon (XVIe siècle) parle déjà d’un oiseau notable pour son chant en captivité. Ainsi en raison de son chant mélodieux, couplé à des facilités d’élevage (c’est un granivore principalement, donc facile à nourrir), notre Linotte a fréquemment été maintenue en captivité aux cours des siècles antérieurs. Il s’agit même d’un oiseau qui peut être éduqué à mieux chanter à l’aide d’un flageolet ou d’une serinette. Les mâles les plus marqués de rouge étaient recherchés, mais ces teintes disparaissaient lors de la captivité. Dans les années 1940, la revue le Chasseur français (n°599) présentait encore la Linotte comme un oiseau de cage. Dans le centre de la France, Linot ou Lunot est associé au Verdier (Carduelis chloris) ou au mâle de la Linotte (Linaria cannabina). On trouve ce nom dans certains cantons, du centre de la France, comme désignant directement la Linotte proprement dite. La Lunette ou Lunotte est aussi un nom donné à notre Linotte (Jaubert 1864). On retiendra la phrase suivante : « Un linot depuis peu, charmé de votre note, a fait divorce avecque sa linotte. » (Pellisson 1624-1693).

Les dimensions de cet Oiseau servent de référence pour décrire d’autres espèces dans des ouvrages anciens, un peu à la manière du Moineau : « plus grand qu’une Linotte, aussi grand qu’une Linotte… ». Par ailleurs chacun connaît l’expression Tête de linotte qui a ses affinités avec Avoir une cervelle de moineau, par exemple. Celle-ci est indiqué en 1611 sous la version Il a une teste de linotte. Une explication est donnée à cette expression par le fait que la Linotte construit son nid, sans prendre de véritables précautions vis à vis des prédateurs. Selon nous, la Linotte est le symbole de l’oiseau, Passereau anciennement tout à fait commun, qui a un tout petit cerveau, et nous nous rapprocherons de la version québécoise de Cervelle d’oiseau, affine à Tête d’oiseau, glissant facilement sur la notion de Tête de Linotte (com.pers.). Ce n’est autre qu’une Linotte que le Pape mets dans une boîte pour éprouver les religieuses dans le Tiers Livre de Rabelais. Nous avons un Oiseau si banal qu’une même expression peut glisser sur des sens différent : ainsi Siffler la Linotte, veut autant dire attendre en prison, perdre son temps que boire de manière excessive.

Belon, présente un oiseau qui paraît si commun, qu’il dit qu’il n’y a pas un village, qui n’ait adopté sa Linotte [en cage] pour son chant mélodieux. Cet auteur, semble même évoquer l’existence de la Linotte à bec jaune, sous le nom de Picaueret. Pour Crespon (1844), c’est une espèce extrêmement commune dans le Midi, indépendamment de celles qui y sont de passage au printemps et en automne.

© 2004 – Rémi Rufer

La Linotte mélodieuse niche en Afrique du Nord, Europe occidentale jusqu’en Asie mineure, ainsi que très localement en Asie centrale. Les populations du nord de l’Europe sont migratrices, alors que celles présente en Europe de l’ouest ou centrale sont « sédentaires ». L’hivernage strict se fait plus au sud, y compris dans des oasis sahariens, sur la basse vallée du Nil, ou en Iran par exemple. Elle habite et niche dans des endroits divers comme les zones ouvertes mais avec végétation buissonnante, les campagnes, les landes, quelques jeunes plantations, les vergers, les friches ou les vignobles par exemple. Elle atteint les 3500 m d’altitude dans l’Atlas. Cet oiseau devient grégaire en période postnuptiale, dès fin juillet en France, des troupes de plusieurs centaines d’individus pouvant alors se former. On a ainsi enregistré le record rhônalpin de 400 oiseaux le 13 décembre 2008 dans la Drôme, à Epinouze (V.Palomares). Des migrateurs passent depuis fin août à la mi novembre, les oiseaux aimant passer en altitude, plutôt qu’en plaine. L’hivernage se fait dans les vignobles, les campagnes, les labours, des secteurs prairiaux, etc. Nous avons noté en Rhône-Alpes des mouvements au cœur de l’hiver (fuite hivernale devant les coups de froid), voire au printemps (notamment en mars-avril). Des oiseaux suédois sont connus pour parvenir jusque dans cette région. La phénologie hivernale semble avoir changé en Rhône-Alpes, puisque Lebreton (1977) y signalait un creux des mentions au milieu de l’hiver (décembre-janvier), phénomène qui n’est plus enregistré dans les années 2000. Les premiers chants nuptiaux sont notés dès le mois de mars.

©© bysa – ALexander Kürthy – Wikimedia commons
Vert clair : nidification (populations migratrices) – Vert fonce : nidification et présence toute l’année – Bleu : hivernage seulement

Dès les années 1960, Yeatman (1971) soulignait le cas du déclin de l’espèce en Finlande, suivi d’une reprise en raison de la colonisation de nouveaux habitats, en l’occurence les jardins. C’était à cette époque une espèce commune partout, mais en raréfaction en raison de la mise en culture des friches. Le déclin est confirmé en Europe [1994] et il est net en France avec un taux de 59% décennal [2001]. A contrario, on a enregistré une augmentation des populations en Rhône-Alpes, en particulier en plaine et dans quelques massifs montagneux au cours des années 1990. Ailleurs l’espèce peut aussi décliner ou fluctuer selon une aire géographique cependant stable [1998]. Des indicateurs de déclin enregistrés dans les années 2000 sont à surveiller dans cette région. C’est désormais une espèce Vulnérable en France (VU 2011). Malgré ce constat, elle continue d’être massivement capturée lors d’actes de braconnage en particulier dans le sud-ouest du pays où on prélève annuellement près de 250.000 fringilles (Linottes, Chardonnerets ou Verdiers). Pour référence, la population rhônalpine pour les Linottes est estimée à seulement 5.000-30.000 couples [1996-98]. Oiseau de référence chez les anciens, il était particulièrement commun, il n’est plus connu du public que par son nom, chacun ayant désormais beaucoup moins de chance de le rencontrer.

Historique des densités entre les années 1960 et 2000 en Rhône-Alpes et Dauphiné
Les densités sont d’autant plus importantes en allant du jaune au rouge
©© byncsa – Cyrille Deliry – Histoires Naturelles

Sous-espèces de Linotte mélodieuse

  • Linaria cannabina cannabina (Linnaeus, 1758) – Europe occidentale, centrale et septentrionale jusqu’en Sibérie, depuis le nord des Pyrénées et de l’Italie, par la Dalmatie, Roumanie et jusqu’en Ukraine, sauf Crimée.
  • Linaria cannabina autochtona (Clancey, 1946) – Ecosse.
  • Linaria cannabina bella (Brehm, 1845) – Anatolie, Proche-Orient, Caucase, nord de l’Iran et sud de la Caspienne, localement en Asie centrale jusqu’à l’Altaï. Inclusion de fringillirostris (Bonaparte & Schlegel, 1850) du Kazakhstan.
  • Linaria cannabina harterti (Bannerman, 1913) – Canaries orientales.
  • Linaria cannabina meadewaldoi (Hartert, 1901) – Canaries occidentales.
  • Linaria cannabina mediterranea (Tchusi, 1903) – Bassin méditerranéen, dont Afrique du Nord et îles méditerranéennes.
  • Linaria cannabina nana (Tchusi, 1901) – Madère. Inclusion de guentheri (Wolter, 1953) indiquée à Madère aussi.

Linotte à bec jaune (Linaria flavirostris (Linnaeus, 1758))

Yeatman (1971) précise que cette espèce est localisée à la Norvège et au nord de la Grande-Bretagne. Elle tend à abandonner le sud de l’Ecosse le Pays de Galles, le Dévon et le Cumberland alors qu’a contrario sa population s’accroît dans la chaîne Pennine.

En France les effectifs hivernants sont estimés à 150-500 ind. [1997]. C’est une espèce hivernante Vulnérable, rare et fluctuante. Cette espèce semble avoir niché dans le pays au XIXe siècle si on se fie à Raspail (1905) : il dit que cette espèce nichait jusqu’en 1880 près de Chantilly et que les oiseleurs étaient désolés de la trouver au lieu de la Linotte mélodieuse qui seule les intéressait. Ils donnent les détails distinguant les deux Linottes. Pour la région Rhône-Alpes, Lavaudan (1911) la donne rare au passage dans le Dauphiné (sans plus de précisions géographiques), irrégulière. Nous citerons l’observation de 3 individus le 7 mars 1968 au bord du Rhône à Valence (S.Marius), accompagnés de Tarins des aulnes. Une mention récente dans l’Ain au Lac du Lit au Roi, a été refusée par le CHR.

Le Lin, la Lune et la Linotte sont-ils associés ?

C’est une question intéressante, sinon amusante. La Linotte, issue du Lin qu’elle consomme, s’appelle aussi Lunotte ou Lunette. Le Lin, tissu lumière de Lune, prendrait-il son nom à la même racine que l’astre ? Cette personne, Tête de Linotte ou Tête de Lunotte n’est-elle pas dans la lune ? Coïncidences, rapprochements, maladresses étymologiques : tout est question. Une réponse peut-être serait dans la recherche plus approfondie des équivalents du mot Lune dans les langages indo-européens, car nous savons déjà que Lin s’y répand volontiers.

La robe Couleur de Lune pour Peau d’Âne

Références

Nozeman & al. (1789)
  • Blanchard P. 1859 Cours élémentaire d’histoire naturelle. Le Buffon de la jeunesse. – Paris. – ONLINE
  • Buffon G.L. 1796 Histoire Naturelle des Oiseaux. Tome quatrième. – Blussé, Dordrecht. – ONLINE
  • Camus M. 1788 Note sur l’Histoire des animaux d’Aristote. Volume 2. – Paris. – ONLINE
  • Fu Y.B., Diederichsen A. & Allaby R.G. 2012 – Locus-specific view of flax domestication history. – Ecology & Evolution, 2 (1) : 139-152. – ONLINE
  • Gérardin S. 1806 Tableau élémentaire d’ornithologie. Tome premier. – Paris.
  • Jaubert H.F. 1864Glossaire de centre de la France. – Paris. – ONLINE

Notes

[1] – Gérardin (1806) distingue deux espèces chez la Linotte : la Linotte ordinaire (Fringilla linota) et la Linotte de vignes (Fringilla cannabina) [Linotte rouge, Fringilla linaria rubra, selon Gesner], la première nichant dans les buissons des campagnes et la seconde dans les vignes. Cette dernière est préférée dans le cadre de la captivité, pour son chant plus agréable. Il ajoute même, de passage par les montagnes des Vosges, la Linotte de Strasbourg ou Gyntel (Fringilla argentoratensis). Ces trois « taxons » ont été décrits par Linnaeus, qui les distinguait donc aussi. Les auteurs suivants doutent de la multiplicité de ces espèces.

©© bysa – Andreas Eichler – Wikimedia commons
Femelle de Linotte mélodieuse